Maintenant, l’histoire. Merry Alpern est une photographe américaine. Au cours de l’hiver 1993-1994, Merry rend visite à un ami qui inaugure son loft situé dans le quartier de Wall Street à New York. C’est l’époque qui fait fantasmer tous les amoureux de New York, l’époque des lofts peu chers, des artistes, de Patti Smith, de Nan Goldin… En visitant le lieu, elle découvre, un étage plus bas, la minuscule fenêtre des toilettes d’un club de strip-tease clandestin. On est près de Wall Street et les courtiers fortunés viennent s’encanailler dans ce lieu où se retrouvent argent, sexe et drogue. Fascinée, elle viendra très régulièrement photographier au téléobjectif, en utilisant un film noir et blanc avec beaucoup de grain, qui donnera cette apparence de photos volées : des clichés à l’aspect rugueux, voyeuriste. Elle appellera sa série « Dirty Windows ». Les photos et le livre rencontrent un succès immédiat et les plus grands musées états-uniens achètent des tirages. Les photos seront également exposées à Paris et un exemplaire arrivera entre les mains du cinéaste Jacques Audiard.

Jacques Audiard est connu, moins qu’aujourd’hui mais quand même. Universal le recrute pour tourner, en 1997, le clip de la nouvelle chanson « La nuit je mens », de quelqu’un qui est beaucoup plus connu que lui : Alain Bashung. La pression est forte, le clip doit sortir du lot ! Il est d’ailleurs magnifique et « colle » parfaitement avec les paroles, avec l’ambiance de la chanson. Audiard oublie le clip et passe à autre chose.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là : Merry Alpern expose à la galerie Miranda à Paris et des amis lui disent à quel point le clip de Bashung leur rappelle les photos de « Dirty Windows ». Bien sûr, elle ne connaît ni le chanteur ni le réalisateur. Elle cherche, avec sa galeriste, à entrer en contact avec le réalisateur du clip, mais on lui oppose une fin de non-recevoir. Plus tard, agacées par l’attitude d’Audiard, la photographe et sa galeriste portent l’affaire en justice. L’affaire tourne autour d’un serpent de mer : le droit d’auteur.

Une vingtaine d’années plus tard, Merry Alpern est reconnue comme étant l’autrice, non du clip, mais de l’idée du clip. Jacques Audiard a déclaré : « Dans un scénario, celui qui a eu l’idée du sujet est l’auteur. C’est Merry qui a fait les photos, elle est l’autrice. Je ne peux pas ne pas m’appliquer ce que je ferais appliquer aux autres. » Il déclare aussi : « Ça ne m’avait pas effleuré à l’époque, reconnaît-il, parce que j’avais le sentiment de faire un détournement. Les artistes détournent toujours : le sampling, c’est du détournement. Quand je faisais des films en super-8, je détournais les films diffusés à la télé. L’art, c’est comme un jardin ouvrier : tout le monde prend à tout le monde. »

Belle histoire, qui en plus se finit bien. Les photos de Merry ne sont pas belles si on applique les canons classiques, pourtant la série est fortes, cohérentes leur esthétique colle avec le thème et le titre de la série.  Je vous invite à les découvrir (lien ci-dessous). C’est une photo qui inspire d’autres photos ou d’autres œuvres d’art.

Marc Criado 29/06/2025

Article du Monde.
Dirty Windows à la Galerie Miranda.
Clip d'Alain Bashung réalisé par Jacques Audiard.

Il y a, je crois, une question qui me hante et que je me poserai toute ma vie : c’est quoi, une bonne photo ? L’histoire que je vais vous raconter ajoute une pierre à la réponse sans répondre complètement. Mais comment la raconter ? Par le début, mais où est le début ?

J’ai lu ce matin dans Le Monde :

Une bonne photo...